
Annoncé comme un ouvrage révolutionnaire, Merlin fait bel et bien son petit effet : une fracture de la rétine, pas moins. Il est impossible de détourner son regard des visuels époustouflants de Jean-Sebastien Rossbach et Aleksi Briclot, qui se mêlent à des entrelacs celtiques et à des lettrines de toute beauté. Un soin d’orfèvre est apporté aux détails, aucun artiste ne supplante l’autre : la cohésion est parfaite. Peut-être était-ce l’un des dangers du projet : l’affrontement de deux grandes personnalités du monde de l’illustration aux univers forts, mais les deux styles se rencontrent et se marient intelligemment, faisant montre d’un gros travail en amont, de recherche, de discussion et d’ajustement. Le résultat est inspiré, très.
Le parti pris visuel suit le traitement actuel accordé à la légende arthurienne à savoir un dépassement des sources médiévales imbibées de christianisme vers une vocation plus tribale et païenne. Si le texte n’est en cela pas tellement novateur et se place dans la continuité de ses prédécesseurs, l’expérience n’avait, en revanche, jamais été autant poussée visuellement. Les personnages sont très « lookés » et certains semblent venir d’un autre monde -on apprécie d’ailleurs les évocations de nos Bons Voisins – costumes, coiffures, et tatouages tribaux… Lancelot a même une allure résolument elfique, faisant de lui le plus revisité ! Grace à Briclot et Rossbach, les héros de la légende, Merlin en tête, acquièrent une présence qui transcende la surface lisse du papier glacé ; Poétique et enragée.
Le texte de Jean-Luc Istin est presque mangé par cette flamboyance visuelle, et peut-être laisse-t-il un goût léger d’inachevé. Intime et poétique hommage à l’amour de la nature, à l’amour tout court pourrions-nous même dire, on le sent épris d’un profond respect pour la légende et d’une volonté d’emporter le lecteur à ses sources mythiques. Mais le titre de l’ouvrage est « Merlin », et même si l’histoire est narrée à la première personne, elle ne nous donne pas plus de clé pour comprendre cette figure complexe et ambigüe, si ce n’est que le druide est trop obnubilé par sa sœur, Viviane, pour enrayer les tragédies qui l’entourent et qui conduisent son monde à la dérive. Presque dès le début de son récit, Istin en fait une figure romantique et résignée, que les quelques digressions, notamment vers la légende d’Ys, ne rendent que plus nostalgique encore.
On peut saluer l’évocation de l’accouplement rituel, cher aux traditions religieuses païennes, comme origine à la naissance de Merlin ; Istin va même jusqu’à en faire un inceste divin qui se transmettra au travers des figures de Morgane, souveraineté magique, et Arthur, roi de l’été conquérant, perpétuant ainsi le cycle des saisons et des dominations qui est justement illustré par le découpage de l’ouvrage. On a aussi plaisir à découvrir notre druide, jeune loup sauvage et conseiller des rois, avec un pied dans chaque monde, mais la passivité qui le gagne fini par frustrer. Le texte, s’il s’engage dans quelques théories peu courantes (Viviane sœur de Merlin, Lancelot fils de Merlin et Viviane, Guenièvre reine d’Islande…) ne révolutionne finalement pas tellement le personnage dont les motivations plus que discutables dans le cours de cette célèbre histoire demeurent un mystère. Et peut-être ceci ne doit-il pas changer. Merlin est sans nul doute le personnage de la légende Arthurienne qui intrigue le plus : malgré les nombreuses réécritures qui modifièrent les actes des uns et des autres pour tenter d’y apporter une certaine cohérence, Merlin est toujours restée ce témoin du temps qui semble placer des pions mais ne fait finalement rien de sa connaissance de l’avenir et finit par se rendre corps et âme à une Viviane, tantôt Dame du lac, tantôt vierge chasseresse et perverse. Peut-être a-t-il choisi, au cœur de l’agonie programmé de son temps, de se trouver quelque bonheur pour lui-même… Comme le dit si bien Claudine Glot dans sa préface : « Acceptons cette incertitude et apprécions combien elle est féconde auprès des rêveurs qui font vivre Merlin. »
Au final, ce Merlin, par les efforts conjugués d’Istin, Briclot et Rossbach, est un livre beau et romantique où souffle l’épique et l’intime. Une intense expérience à côté de laquelle il serait fort dommage de passer.
- NOTATION
- INFORMATIONS
-Jean-Luc Istin (texte), Jean-Sébastien Rossbach, Aleksi Briclot (Illustrations et conception graphique), Claudine Glot (préface).
-Hard cover, Soleil productions, Soleil Celtic, juin 2009.
-110 pages.
-Quelques pages sur Soleilprod.com
-www.myspace.com/merlin_the_book
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Un beau livre qui me fait baver d’envie depuis sa sortie… Ta chronique si détaillée (et si alléchante!) ne fait que me rendre davantage impatiente de pouvoir me plonger dans ses magnifiques illustrations! ^^ Vivement Noël! ^^
J’ai failli le prendre hier ! Mais je me suis dis que c’était pas sérieux…!Ca sera pour la prochaine rafle :-D
surement l’une des plus grandes claques visuelles de cette année !
recommandé plus que vivement!
Je confirme
A acheter, à lire, à regarder et à re-regarder…
Un chef d’oeuvre en effet à tout point de vue, tant l’ecriture que le visuel. Ce livre m’a cause un certain choc en me rappelant des images que j’avais en tete il y a des années, hantee par uen magie ancestrale sous-jacente, et donné un peu l’impression d’un rewind de ma propre decouverte des legendes arthuriennes que je ne connaissais que fort peu et ai en quelques sortes découvertes chemin faisant en passant par la préhistoire, les bouquins de Robert Graves et Georges Dumézil avant d’en arriver aux celtes et finalement suivre le fil de l’histoire :), en outre je me passionnais alors pour Gustav Klimt dont on retrouve des elements visuels dans ce beau livre, c’est dire si cette oeuvre me parle, ils ont vraiment fait fort :)