La compagnie des loups, Neil Jordan

par Anne

La compagnie des Loups, Neil Jordan

« Little girl, this seems to say
Never stop upon your way
Never trust a stranger friend
No one knows how it would end
As you’re pretty so be wise
Wolves may lurk in every guise
Handsome they may be, and kind
Gay, and charming — nevermind!
Now, as then, ‘tis simple truth
Sweetest tongue has sharpest tooth!
 »

Dans la plus haute chambre d’un manoir familial la cadette des filles s’est enfermée pour effectuer en rêve son passage d’enfant à celui de femme, construisant sa vie en contes qu’elle s’invente et par lesquels elle échappe déjà à la morale qu’on veut lui inculquer. La pièce se transformant progressivement en une sombre forêt  jonchée de jouets effrayants, notre héroïne campe une Belle au Bois dormant des temps modernes qui se rêve petite paysanne dans un 18ème siècle fantasmé et dompté par la sauvagerie des loups. La Belle au Bois dormant devient alors un Petit chaperon rouge désireux et désirable, tremblante au seuil d’un éveil à la sexualité contrarié par les récits obscurantistes d’une Grand-mère toujours prompte à entretenir la peur « du loup ». Mais ces bêtes qui se dissimulent dans le cœur des hommes n’effraient pas la jeune Rosaleen qui leur voue une tendresse surprenante et qui, au plus fort de l’horreur, trouvera sa propre voie de femme… Ou de louve.

Cette adaptation du recueil d’Angela Carter s’articule autour de la nouvelle titre qui revisite le conte du Petit Chaperon rouge et le mythe du loup-garou. Emboitant les histoires les unes dans les autres le film de Neil Jordan est une succession de scénettes oniriques racontées par la grand-mère (très juste Angela Lansbury) de la jeune Rosaleen. Spirale autocentrée de symboles à peine cachés, il se déplie avec un rythme lent sur la partition envoutante de George Fenton. Tout  en confinement, le film presque entièrement tourné en studio (forêt y comprise) est un univers fermé et hors du temps, au centre duquel la jeune fille est ballotée de mère en grand-mère, d’interdictions en mises en garde. Quand elle rencontre le chasseur dans la forêt enneigée, elle n’a pas peur et choisie de renier son héritage d’histoires. La grand-mère se brise alors comme une poupée de porcelaine qui ressemble étrangement à l’un des jouets de la jeune fille qui rêve. Le moule parental détruit, l’enfant s’ensauvage et rejoint la compagnie des loups pour conclure le film sur un final magistrale, laissant au spectateur les quelques vers d’une morale aux échos désormais transformés.

La compagnie des loups, Neil Jordan

L’image (desservie par la qualité du DVD) transpire l’irréalité des décors reproduits en studio par Anton Furst et multiplie les tableaux féeriques et gothiques, magnifiques écrins pour les costumes d’Elizabeth Waller. Décors et costumes furent d’ailleurs nominés aux BAFTA Awards (équivalant britannique des oscars).
Si le film est emprunt d’une beauté intemporelle et d’une poésie à couper le souffle, les effets spéciaux, bien que récompensés à l’époque, ont en revanche très mal vieillis et les scènes de transformation provoqueraient davantage le comique que la terreur si elles n’étaient pas autant chargées de souffrance et de puissance dramatique. Mais cela n’empêche pas d’apprécier ce chef-d’œuvre des années 80 qui, soulignons-le,  bénéficie de l’aide d’Angela Carter elle-même au scénario. Tout au plus lui reprocherait-on les anachronismes assumés ainsi que l’introduction et la conclusion modernes sans lesquels le film gagnerait en unité et l’atmosphère serait moins perturbée. Mais ce sont aussi ces anachronismes qui font l’originalité de la réalisation et qui relient le message d’Angela Carter à une époque qui tend à se marginaliser des contes de fées. On accepte alors volontiers cette étrangeté supplémentaire et on se laisse tomber sous le charme de La compagnie des Loups.

La compagnie des loups, Neil Jordan

La compagnie des loups, Neil Jordan

  • NOTATION
  • INFORMATIONS
    -Ecrit et réalisé par Neil Jordan d’après le recueil éponyme d’Angela Carter (qui collabore à l’écriture du film)
    -Musique de George Fenton, costumes design par Elizabeth Waller, décors de Anton Furst.
    -1984, Angleterre.
    -Edition 1DVD, zone 2, Carlon International GCTHV, collection Frissons, 2004. (réédité en février 2009 en version française uniquement )
    -1H30 environ.
    -Avec : Sarah Patterson, Angela Lansbury, David Warner, Tusse Silberg, Micha Bergese.

Publié le 26 décembre 2009

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