Merlin, Michel Rio

par Hélène

Merlin, Michel Rio

Premier volume d’une trilogie de romans voués chacun à une grande figure de la légende arthurienne, le Merlin de Michel Rio s’accorde à merveille avec le nom de l’éditeur qui le publia, Seuil. Il occupe en effet une place particulière, plutôt à part au regard des romans ancrés dans l’imaginaire du cycle : ici, le surnaturel se fait discret et la féerie carrément absente ; tout au plus Merlin se reconnaît-il comme le fils du diable, lui qui voulut mettre cette terrible ascendance « au service de Dieu, c’est à dire de l’homme ».

Narré à la première personne, le roman de Michel Rio est avant tout le livre d’un homme – sage, philosophe, érudit, visionnaire et bâtisseur d’un monde, fou aveuglé peut-être par l’éclat de ses idéaux –, et cet homme est l’homme d’un seul et grand projet, un être d’utopie tendant tout entier vers cette forme d’absolu que constituent à ses yeux la loi, le droit, la justice de la Table Ronde. Né dans un monde de violence et de guerriers, il a voulu dépasser le chaos naturel en instaurant dans le monde occidental du Ve siècle, plus que le règne limité dans le temps du roi Arthur, celui éternel de la juste perfection. Mais c’était compter sans les failles de la nature humaine, les révoltes d’une Morgane, les faiblesses charnelles d’un Arthur, la colère brûlante d’un Mordred – cet implacable enchaînement de drames que nous autres amoureux de la Table Ronde connaissons bien,  pour l’avoir vécu à chaque relecture des récits arthuriens comme un déchirement intérieur toujours renouvelé, jamais cicatrisé.
Et cette douleur, cette amertume, ce terrible sentiment de gâchis, je les ai pleinement retrouvés dans les paroles d’un Merlin vieux de cent ans, lourd du poids de l’utopie dont il a porté l’avènement et contemplé la chute. Ceux qu’effrayent les mots et livres intelligents auront peut-être eu un mouvement de recul en m’entendant évoquer les idées d’utopie, l’idéal, l’absolu ; mais si ce court roman de Michel Rio, privé des séductions de l’imaginaire, peut paraître sec ou dépouillé, il ne l’est en vérité qu’à la manière des paysages passés par le feu – et nous fait passer, bel et bien, par l’ardeur et la brûlure, jusqu’à la dévastation. Merlin, disais-je, c’est l’histoire d’un homme, parvenu aux temps du bilan, de la mémoire et du deuil, mais aussi la force émouvante de visions imprimées dans la rétine : la silhouette d’un vieillard qui contemple depuis le seuil de son éternité la finitude et les ruines d’un monde mortel, les bras aimants d’un vieux maître de sagesse refermés sur une Morgane à jamais enfant. Visions bien destinées à durer, elles, face à l’effondrement d’un règne et de ses espoirs…

Roman à la croisée des genres, Merlin se tient ainsi au carrefour de l’histoire et de la légende : après avoir raconté une autre façon de rêver la Table Ronde, le survivant d’un âge d’or entreprend de graver dans la pierre des monuments funéraires une œuvre accomplie, sublime – à ses yeux, le souvenir d’un monde enfui, et pour nous, l’esquisse des histoires qui nous sont tellement chères.
La perfection de l’utopie est morte, vive la merveille des légendes !

  • NOTATION
  • INFORMATIONS
    - Michel Rio
    - Editions du Seuil, 1989, couverture souple
    - Disponible (existe également en livre de poche chez Points Seuil)

Publié le 24 octobre 2009

2 commentaires pour cet article :
  1. Superbe chronique ! Cela fait un moment que je veux lire les Rio, tu as fini de me convaincre :)

  2. Anne le 24 octobre 2009
  3. Je ne connaissais pas du tout mais là tu m’as carrément enthousiasmée!

  4. Clémence le 24 octobre 2009
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