
Il était une fois… une faculté de province, avec sa vie de campus, son histoire inscrite dans les documents anciens et les vieux murs envahis de plantes vivaces à l’extérieur et de piquants graffitis en ses recoins, son foklore étudiant, son fantôme à la déplorable manie, ses légendes urbaines et ses racontars pas toujours très urbains. Il était une fois un étonnant département de Lettres classiques, peuplé de personnalités étranges, aussi rayonnantes que distantes, d’étudiants extravagants et de dangereux professeurs – cercle possessif attaché à ses rituels, ses réunions exclusives, ses chevauchées annuelles à la nuit de Samhain, au son de la cornemuse.
C’est en ce monde que la novice Janet fait son entrée, et par la suite sa découverte des émois amoureux estudiantins, puisque la voilà devenue, par le hasard des attributions de dortoir, membre d’une triade amicale qui manifeste dans un bel ensemble sa sensibilité aux attraits de la section de Lettres – autrement dit, de ses étudiants mâles attitrés, lesquels semblent tous affectés de personnalités fascinantes, et d’une incorrigible tendance à la mise en scène théâtrale. Vous voilà prévenus : dans le petit univers de cette fac, on discute et dispute par duels de citations interposés, et l’on évolue au milieu de Shakespeare, de Keats, de Milton, de Tennyson – sans oublier Tolkien ! – comme au sein d’une compagnie familière, presque familiale. Si comme moi vous vous êtes en votre jeune temps roulés aux pieds de Robin Williams dans Le Cercle des Poètes Disparus et avez tracé vers l’université dans l’espoir de partager la complicité de pareils enchantements, vous allez adorer la manière dont cette matière poétique, théâtrale, littéraire prend vie, c’est tout un délice, et d’une pétillance ! Au point qu’on en viendrait à jalouser Janet de vivre ainsi au cœur de ce monde brillant qui nous reste partiellement hermétique, tant il foisonne et crépite de références à la fois à la culture universitaire américaine, et aux grands classiques littéraires. Le talent de Pamela Dean fait que l’on ne se sent jamais mis à l’écart, même en ayant conscience de manquer quelques piques et allusions par-ci par-là ; et puis, l’on se console en constatant que l’on n’est pas seuls en reste, notre héroïne elle-même butant (et enquêtant) sur l’hermétisme de ses camarades de Lettres, et leur aptitude naturelle au Mystère. Toute cette atmosphère spirituelle fait de ce roman une œuvre très entière, que l’on va soit dévorer complétement conquis, soit balancer par la fenêtre dans un grand élan d’agacement. Pour ma part, j’en suis à ma troisième lecture, et toujours irrémédiablement amoureuse.
Mais, demanderez-vous, où sont les fées, où sont les contes, où donc le folklore ? Je vous répondrais bien, refrain connu, de ne pas les chercher, jamais. De faire confiance au titre et à sa référence à l’ancienne ballade, à la sagesse de l’éditrice Terri Windling qui inscrivit cette œuvre au sein de sa collection consacrée aux réécritures de contes – et de laisser le roman opérer son charme propre, tissé de traits d’esprit et de séductions littéraires. Comme tous les charmes où la féerie a sa part, il se déroule à son rythme particulier, au fil de centaines de pages dont on ne saurait évoquer le folklore sans spoiler criminellement le finale, au cours (long et délié) des années d’études auquel s’entrelace celui des saisons. Une saison en particulier, tenace et torsadée telle une liane de vigne, se retrouve tressée à l’intrigue, et voilà l’une des raisons qui me rendent ce roman si précieux : la place de cœur accordée à l’automne, ses couleurs et ses rites – et le sens donné à cette saison au sein de l’année universitaire, comme une autre manière d’explorer l’almanach. Vous en connaissez beaucoup, vous, des campus où un professeur est susceptible de rassembler ses élèves pour la collecte des crocus d’automne ? Nul doute qu’un tel lieu ait su garder leur place aux fées… pour le meilleur et pour le pire.
En attendant que vienne leur heure d’apparaître, la scène est à Shakespeare et ses confrères – et avec ‘son’ Puck, que la nuit soit à l’été ou à l’automne, une part d’ombre toujours se meut sous les feux de la rampe.
- NOTATION
- INFORMATIONS
– Pamela Dean
– Actuellement édité chez Firebird, 2006, sous format souple
– En anglais, pas de traduction disponible
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Il est sur ma liste celui-ci! Merci pour cette chronique qui permet de cibler un peu mieux l’univers de ce roman ;)